Texte de "L'ECHO DU JURA - FEUILLE D'AVIS" du mercredi 26 juillet 1893 - No 59

Incendie dramatique

    Notre localité vient d'être frappée par un sinistre effroyable dans ses conséquences, et qui laisse bien loin derrière lui tout les événements qui ont passé sur nos villages depuis un temps.
Lundi matin, vers une heure, le gendarme Rudolf et le garde-police Plet, en tourné de police, remarquèrent de la lumière dans la grange de la maison Chatelain-Voumard, négociant et agriculteur à Tramelan-dessus. Heurtant à la porte, ils ne reçurent point réponse ; le feu venait d'éclater dans la grange et fit immédiatement de grand progrès. Les agents éveillèrent les habitants de la maison qui renfermait, outre le rural, un grand magasin, une boulangerie, un atelier de monteurs de boîtes, un dit de fabricant de balanciers pour montres et quatre logements tous occupés et dont les habitants dormaient profondément. L'alarme fut donnée ensuite dans le village. Les premières personnes arrivés pour porter secours trouvèrent l'immense bâtiment déjà presque entièrement en flammes et durent assister à un spectacle horrible.

    Au troisième étage de la maison dans le pignon, du côté du midi, à une hauteur de 14 mètres environ, habitait Paul Jaquet-Mathez avec sa femme, cinq enfants et une servante. Le feu était dans l'escalier, impossible de se sauver ; les malheureux demandèrent une échelle, il n'y en avait point sous la main. On leur conseilla de jeter des matelas à terre puis de sauter dessus. Les époux Jaquet suivirent ce conseil et jetèrent un matelas puis quatre enfants. La femme n'osant sauter conseilla à son mari de le faire et qu'elle le suivrait ; les deux époux s'embrassèrent une dernière fois en se disant adieu et le mari, s'élançant dans le vide, vint s'abattre comme une masse inerte sur le sol. Sa femme le regarda ; on la vit faire un geste suprême de désespoir et disparaître immédiatement dans le brasier ; leur cinquième enfant et la servante eurent le même sort.

    Mais ce n'est pas tout. Le domestique de M. Châtelain-Voumard est également resté dans le feu ainsi qu'un ouvrier maçon qui se trouvait dans une chambre au dessus de la grange, avec son fils et d'autres compagnons. Son fils lui ayant fait la remarque qu'il n'avait pas d'habits, il rentra pour les chercher mais on ne le revit plus.

    Les autres habitants de la maison durent se sauver à peu près sans habits ou ceux-ci à la main. De tout le mobilier on n'a pu sauver que quelques sacs de farine, des lingots et des boîtes d'argent, et une vache. 1 cheval et 1 veau sont restés dans le feu. La rapidité foudroyante du feu provient du fait que les logements et le magasin n'étaient séparés du rural que par une simple paroi, et par la quantité du mobilier de toutes sortes qui était un aliment favorable à l'élément destructeur.

    Le feu s'est attaqué dés le début au magnifique bâtiment du Café de tempérance séparé seulement par un étroit couloir et contenant deux salles de débit, cinq logements. et un atelier, et l'a détruit aux deux; tiers. Ici, également, l'immense foyer de la maison voisine a produit son effet désastreux. Les deux locataires habitant ce côté de l'immeuble n'ont à peu prés rien pu sauver, l'un d'eux n'a eu le temps que de sauver sa vie et celle des siens. Ce que le feu a dû respecter dans la maison a été abîmé par l'eau et par le sauvetage.

    Vu l'heure à laquelle le feu a éclaté les premiers secours ont fait défaut et l'eau était assez rare. Heureusement qu'on a pu avoir recours à l'installation d'eau de MM. Roth & Cie. Une fois les pompes de la localité en batterie, il a fallu un travail opiniâtre et prolongé pour arrêter les progrès du feu au Café de tempérance et préserver les maisons voisines; celles de M.M. Lucien Gindrat, Arthur Kramer et l'hôtel de la Poste ont couru les plus grands dangers.
    Le temps était très calme sans quoi le sinistré aurait pris de graves proportions.
    Les pertes sont très grandes, en voici un aperçu :


  • Châtelain - Voumard, maison assurée frs. 42,200 le grenier fr. 600, mobilier assuré. Tout est détruit.
  • Adhémar Châtelain, boulanger, mobilier assuré incomplètement; peu de sauvé.
  • Albert Châtelain, monteur de boîtes, assuré; complètement brûlé.
  • Robert Wyss, mobilier assuré ; tout est détruit.
  • Paul Jaquet, non assuré et tout brûlé.
  • Le bâtiment de tempérance est assuré fr. 38,500, il est partiellement détruit.
    Les locataires se trouvent dans l'état suivant :
Charles Vuillème, Alcide Gagnebin, Léon Girardin, E, E. Châtelain et Lina Etienne avaient leur mobilier assuré; le premier l'a complètement perdu, le second la moitié et les autres en partie; Madame Vuille qui n'avait rien assuré a tout perdu.
    Voici la liste des personnes qui ont perdu la vie dans se terrible incendie :
  • Deborenzi Antoine père, Italien. 45 ans.
  • Jaquet Anna, épouse de Paul, 32 ans.
  • Jaquet Albert leur fils, 9 ans.
  • Murner Emma, servante, 52 ans.
  • Girardin Auguste, domestique 19 ans.

    Pour terminer cette lugubre nouvelle, disons un mot de l'état des blessés qui font tous partie de la même famille si péniblement éprouvée.
    Paul Jaquet, chef de la famille, a reçu une lésion à l'épine dorsale, une fracture de la cheville du pied droit et d'autres contusions. Il a été transporté d'urgence à l'hôpital de St-Imier. Ses quatre enfants survivants âgés de 10, 7, 4, et 2 ans ont des blessures plus ou moins graves ; le plus jeune a en outre un bras cassé.
    Hier on a retrouvé les restes carbonisés de Deborenzi, les fouilles continuent. L'enterrement des victimes aura lieu mercredi.
    Toute la population est dans la consternation et prend part à ce douloureux événement.
    L'autorité préfectorale est venue hier et aujourd'hui, procéder à une enquête ; tout le monde souhaite qu'elle fasse découvrir la cause de l'incendie qui est attribué à la malveillance.


Histoire de Tramelan - Tome II
Extrait de la page 197

    Ainsi, en peu de temps, cinq personnes, dont un enfant, avaient perdu la vie, 5 autres personnes étaient blessées, dont 4 enfants, 2 grands immeubles avec trois commerces, trois ateliers, un rural et plusieurs logements étaient détruits, laissant neuf familles sans abri. Si les immeubles étaient assurés, les mobiliers de six familles ne l'étaient pas ou l'étaient insuffisamment.
    Deux jours plus tard, une grande partie de la populations accompagna au cimetière les corps des victimes puis une grande action de solidarité fut entreprise en faveur de ceux qui avaient perdu leurs biens, les Tramelots étant particulièrement sensibles au sort du malheureux Paul Jaquet et de ses quatre enfants, tous à l'hôpital.
    Au village, des bruits circulaient, des soupçons se précisaient. Une arrestation fut ordonnée, car les enquêteurs pensaient que l'incendie était dû à la malveillance. Cependant, rien en fut prouvé et le suspect fut finalement relâché. Mais les témoins de la tragédie n'oublièrent jamais ce qu'ils avaient vu…

Sources:  
"L'ECHO DU JURA - FEUILLE D'AVIS" du mercredi 26 juillet 1893  
HISTOIRE DE TRAMELAN - Tome II  


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